Dominique Naert - Nous n'avons pas la capacité de changer le monde, mais celle de changer notre propre vision du monde…/… We can't change the world, but we can change our view of it.
 
déc
13

La rupture avec l’enseignement classique

Ecrit par Dominique

L’enseignement basé sur la pensée grecque, remis au goût du jour au Moyen Age, est désigné par le terme scolastique. Or la scolastique valorise la pensée rationnelle et la dialectique. Elle sera l’ossature de base de l’enseignement classique. Faire -ce qu’on appelait- ses humanités permettait d’être alors considéré comme un « Humaniste ».

Platon, l’un des instigateurs les plus célèbres (avec son maître Socrate et son disciple Aristote) de la pensée grecque, estime que la pensée rationnelle supplante tout autre activité, y compris artistique ; ce qui place le sculpteur du Parthénon, Phidias, dans le rang des arts mineurs. L. de Vinci se plaindra, lui aussi, du peu d’estime que lui réservent les humanistes. Dans ses écrits, il revient sur leur dédain, « parce que je ne suis pas lettré, certains présomptueux prétendent avoir lieu de me blâmer, en alléguant que je ne suis pas un humaniste. Stupide engeance… Ils diront que, faute d’avoir des lettres, je ne peux leur dire ce que je veux exprimer. » Il ajoute, regrettant que la peinture soit considérée comme un art mécanique « Pourquoi l’appelez-vous mécanique ? Parce qu’elle est manuelle, parce que la main exécute ce que la fantaisie conçoit ? Vous aussi, poètes, vous dessinez avec la plume ce qui vous passe par l’esprit » (J. Gimpel : Contre l’Art et les artistes). La philosophie de Platon consiste à concevoir la connaissance comme l’élévation (élève) du monde matériel vers le monde des idées qui, poussées au paroxysme, s’approchent du divin, de l’immuable, de l’éternel, donc de la perfection. Il préconise aussi de vaincre ses passions et de travailler la vertu, en particulier les passions du corps. L’enseignement religieux, qu’il soit protestant  ou catholique, y compris celui des Jésuites, pouvait trouver donc dans Platon les éléments d’une rigueur morale éducative de la jeunesse (la réaction catholique faisant, en ces temps de révolution religieuse, écho à l’austérité protestante). Il est donc le père du système éducatif qui place le savoir théorique au-dessus de tout ; le savoir au-dessus de la connaissance ; le savoir théorique comme élément exclusif de la transmission éducative…

Descartes (1596-1650), élève au collège jésuite de La Flèche, développa sa philosophie rationnelle de cet enseignement scolastique, même s’il souhaitait bâtir un système philosophique, faisant table rase du passé. Il exprima en substance l’idée par laquelle l’esprit est tout à fait indépendant du corps. Pour Descartes, le corps de l’homme est une mécanique sophistiquée, tandis que son âme peut vivre indépendamment de ce corps. Or le corps est contraint à suivre des lois strictes. Il pense aussi que ce que nous pensons n’a aucune incidence sur le corps, mais bien sur l’âme affranchie des contraintes du corps. Nous savons aujourd’hui l’interaction des deux. Cette dissection prendra forme dans la culture française où la raison, poussée à l’extrême, ne tient pas compte du corps. Au contraire, l’esprit doit se libérer du corps. A l’instar de Platon, il confirme que nous ne pouvons pas nous fier à nos sens. Comme Platon, il pense que ce que nous comprenons avec notre raison est plus réel que ce que nous percevons avec nos sens. A partir de ce moment, l’esprit du temps des bâtisseurs de cathédrales fut compté…

« Les Collèges, qu’ils soient protestants ou catholiques, vont en un siècle couvrir les villes d’Occident en plein essor. Cette soudaine diffusion ne peut être comprise uniquement que comme l’expression d’une mutation économico-sociale, ou comme l’expression d’une domination des élites sociales. » nous dit en substance J.-C. Ruano-Borbalan, spécialiste en sciences humaines.

Il ajoute « On mesure (…) l’importance de la mise en place d’établissements autonomes, livrant une culture savante latine totalement déconnectée de l’utilité professionnelle (…) ». « Les nouvelles élites urbaines vont aussi saisir l’opportunité de disposer d’un lieu de distinction et de possible intégration de la noblesse ». Diderot en est un flagrant exemple, qui fera ses études au collège jésuite d’Harcourt à Paris : son père était un  artisan coutelier, ayant « pignon sur rue » à Langres.     P. Feller en souffrira lui-même, au moment où il enseignera (il n’était plus vraiment question de noblesse à ce moment là, mais de bourgeoisie) et il sera très vite en rupture avec le système. Déjà, dès les 11ème et 12ème siècles, dans les Flandres et en Italie, se créent des écoles destinées aux fils de marchands voués aux échanges et aux voyages, en l’occurrence, vers les villes de foires ; mais aussi aux riches bourgeois, artisans où à ceux dont les pères possédaient une charge administrative. Ce sont les prémices de l’école moderne, qui n’était plus destinée, comme l’avait été l’école-cathédrale depuis l’époque carolingienne, à la formation d’ecclésiastiques, de clercs ou de religieux en général.

Après la Renaissance et progressivement, on verra apparaître des écoles pour les pauvres avec la secrète envie du contrôle du peuple. Les écoles professionnelles municipales et les académies scientifiques et techniques d’état feront leur apparition dans toute l’Europe, liées pour la plupart aux manufactures royales ou d’état. Au 19ème siècle, les petites écoles des pauvres se transformeront en écoles primaires. Elles se développeront et seront chargées d’enseigner les rudiments du savoir (lecture, écriture, calcul…), mais aussi de former à la citoyenneté. Considérées comme le socle de la République et garantes de l’unité nationale, elles doivent permettre un contrôle plus accru du peuple. Les écoles municipales et professionnelles se démultiplieront pour prendre graduellement l’ascendant sur la formation compagnonnique, dés la fin du 19ème siècle. Elle en fera autant au niveau de l’apprentissage artisanal après 1945. « Ces écoles techniques vont mettre en place le clivage de plus en plus net entre la science théorique et les techniques et l’éviction des savoirs ouvriers ou artisanaux et de leur transmission : l’industrie s’appuiera sur la dichotomie de la science et de la pratique, des ingénieurs et des manœuvres, alors que les siècles précédents connaissaient la maîtrise ouvrière et des savoirs techniques unifiés » souligne J.-C. Ce que souligne Ruano-Borbalan : « Enfin, l’enseignement secondaire perpétuera  la formation classique des humanités qu’il amendera pour y introduire la « raison » des Lumières comme valeur de base. Il aura comme fonction première de préparer et de former les élites de l’état et les futurs enseignants, à tel point qu’il mettra en place, progressivement, un programme et des matières qui seront destinées à atteindre cet unique objectif ». L’historien André Chervel a montré que l’orthographe est devenue, à partir des années 1830-1850, un critère essentiel de sélection des futurs instituteurs. Il a fallu fixer l’orthographe et les règles de grammaire jusqu’alors aléatoires. Les nouveaux enseignants ont alors développé l’enseignement de cette matière comme la base de culture et de sélection des élites ; un critère de sélection devenu un sport national où toute évolution de la langue -mais surtout de l’orthographe- s’apparente à un sacrilège…

C’est à partir du constat de l’attachement des enseignants à prendre leurs propres vécus comme références à leur enseignement, que P. Feller interpelle : « l’ensemble des adultes confient leurs enfants d’abord à un ensemble d’adultes ayant vécu, eux, une adolescence sans apprentissage. Allez donc demander à de tels enseignants primaires de dire au gamin extrêmement bien doué, de faire ce que eux n’ont pas fait : entrer dans un Apprentissage. A ce petit jeu, lamentable, les Métiers, de siècle en siècle, en France, sont devenus, il faut l’avouer, exsangues ». Peu à peu -et y compris dans les nouvelles matières scientifiques ou de langues vivantes qui se sont greffées-, à mesure de l’évolution des programmes scolaires, la sortie du système éducatif institutionnel est considérée comme l’écrémage nécessaire à la sélection des élites (destinées à l’enseignement, à la direction des affaires de l’état ou encore, des collectivités ou enfin des grandes entreprises publiques). Le système scolaire est basé sur « l’échec ». C’est d’ailleurs ce sentiment d’écrémage frustrant qui fait monter un sentiment négatif à l’égard de l’Education Nationale. C’est donc le défi de l’école du futur que d’élargir le panel d’objectifs, impliquant une véritable rupture dans l’approche de l’école.

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