Dominique Naert - Nous n'avons pas la capacité de changer le monde, mais celle de changer notre propre vision du monde…/… We can't change the world, but we can change our view of it.
 
juil
25

Un Devoir (deverium)

Ecrit par Dominique

Un Devoir (deverium) en Forêt d’Othe dans le comté de Champagne (1276).

Le mot « Deverium », (Devoir) désignait au moyen âge, une réalité juridique et sociale, une reconnaissance. En 1276, dans le baillage de Troyes, on relève un deverium (général et collectif) qui lie le comte de Champagne aux « fabri grossae fabricae » de la forêt d’Othe qui lui étaient ainsi assujetties (Emile Coornaert, Les Compagnonnages en France- 1966). Ces fabri étaient des Fèvres , des ouvriers du métal qui vivaient rassemblés et organisés ; la quasi-totalité des habitants travaillent à la même « industrie ». Ces villages de Ferrons (Rigny le Ferron) résultent des progrès réalisés dans la métallurgie au 11e siècle avec l’introduction des moulins développés par les moines cisterciens ; la forêt d’Othe est située à égale distance environ des 2 premières filles de Cîteaux, Pontigny et Clairvaux, entre Troyes et Auxerre (selon le découpage départemental actuel, cette forêt est située à cheval sur les départements de l’Aube et de l’Yonne). Les Cisterciens inventent l’arbre à came qui anime les martinets aussi bien que les soufflets. On peut alors fabriquer au moindre coût l’outillage de fer (couteaux, haches, serpes, socs, coutre, pics de herse…), les armes nécessaire à la milice comtale et généraliser la ferrure des chevaux. Les Ardennes, la Lorraine, le pays d’Auge, la région de Chateaubriand, le Nivernais, le Morvan, la Franche-Comté (R. Fossier, Le travail au Moyen âge) sont des sites connus du moyen âge et sont donc organisés de la même façon.

En forêt d’Othe, on travaille de grande quantité de fer natif. La possession et l’exploitation de ces sites est donc favorable au développement économique, à la richesse d’un comté aussi les « administratores » nommés « songneur » (ceux qui signent, qui prête serment au nom de tous), devaient prêter serment chaque année devant le prévôt comtal, resserrant ainsi les liens et la loyauté de l’organisation envers le comte. C’est une source de matière première qui est encadrée, régie et gérée. En fait c’est ce même type de serment que devaient faire les domestiques seigneuriaux et les familiares monastiques. Si on y regarde de plus près, on peut s’apercevoir que ce type de serment est toujours en usage, tout laïc et républicain qu’il soit, moins solennel bien sûr, pour les fonctionnaires de certaines Régie : tabac, monnaie, médailles…

Ces Fabri (ferrons) avaient besoin de rivières pour la force hydraulique et de charbon de bois pour la réduction du minerai ; or il est notoire que les « Charbonniers », dénommés « les Bons Cousins Charbonniers » étaient organisés comme un compagnonnage et possédaient des rites… Le Saint patron des Charbonniers se prénommait Thibault, selon la légende. La tradition rapporte que St Thibault était originaire de Provins situé dans le Comté de Champagne, diocèse de Sens. Il serait issu de la famille des Comtes de Champagne et serait mort le 1er juillet 1066, après une vie d’ascèse, d’errance et de pèlerinage vers Compostelle puis Rome (il aurait endossé l’habit monastique à la fin de sa vie), en compagnie d’un de ses chevaliers nommé Gauthier.

En 1674, l’Evêque d’Auxerre rend une sentence à l’encontre des Charbonniers, des Bûcherons ou Fendeurs et de tous ceux qui travaillent aux métiers de la métallurgie : « qui, sous prétexte d’empêcher que leur métier ne deviennent commun et que nombre des Maîtres ainsi qu’ils s’appellent n’augmente trop, font un entre eux un certain serment exécrable de ne jamais révéler à qui que ce soit le secret de leur métier… ». Il est intéressant de noter ici, toute la définition et les motivations du Devoir, du Compagnonnage et des pratiques qui prévalent à la défense de l’intérêt des ouvriers ; le mot Maître n’a rien à voir, dans le cas des métiers de la Forêt, avec l’organisation des Corporations mais à un état de « finition » de la cérémonie de réception. Ils ont un devoir d’entraide et de protection mutuel. Comme le note Laurent Bastard, dans sa conférence du 10 avril 2002, et reproduite dans Fragments N°4, « La symbolique et les rites des forestiers sont de type Christique très affirmé chez les Charbonniers, un peu moins chez les Fendeurs, mais se rapproche nettement de ceux qui étaient pratiqués dans les anciens compagnonnages et dont on possède des descriptions détaillées à cause des condamnations de l’Eglise au 17e siècle (dont la Sentence en Sorbonne de 1655) ». Ils reçoivent un nom comme les Compagnons. Lors de sa Réception, ils reçoivent des rubans qu’ils attachent à la boutonnière pendant 9 jours. Au contraire du Compagnonnage des Villes, ils ne possèdent pas de Mère mais ont des signes et des paroles de reconnaissance. Cependant, très vite, ils acceptent dans leur rang des administrateurs et autres gens qui n’exerce pas le métier ; la Franc-Maçonnerie s’y intéressera très vite et s’y intégrera ; même la politique l’utilisera puisque la Carbonaria italienne initié par un Français, Pierre-Joseph Briot (1771-1867) aura pour projet d’unifier l’Italie et de la libérée ; quand il revient en France, persécuté par Murat et ses successeurs, P.J. Briot crée la Charbonnerie politique appuyée par Lafayette pour abattre le régime des Bourbons. Les vrais Charbonniers eurent toutes les peines du monde pour convaincre les autorités de leur différence.

C’est sans doute dans l’organisation des familiares, de ces ferrons et des métiers de la forêt qu’il faut chercher la naissance du Devoir et des Compagnons ; sans doute aussi les cisterciens étaient-ils à l’origine des deux, puisqu’ils étaient à la source du développement des moulins, qu’ils géraient des granges et des moulins éloignés d’une journée de marche du monastère selon la Règle, de bien plus loin en réalité. On sait aussi que l’institution des Convers et des Familiares ne s’arrêtaient pas aux métiers du bâtiment mais aussi à tout ce qui nécessite un savoir-faire : travail du cuir, du fer, du feu, de la forêt… On sait que les Charpentiers qui se disent eux-mêmes de « hautes futaies », les Tonneliers-doleurs, les Sabotiers mais aussi tous les gens du fer, Forgerons, Orfèvres, Maréchaux-Ferrants, Cloutiers, etc… ont été en contact avec ces Cousins et Compagnons. Sont-ils pour autant à l’origine du Compagnonnage ? Dans la revue « Les Muses du Tour de France », Abel Boyer, Compagnon Maréchal-Ferrant du Devoir consacrera des articles à la question. Sans doute cette piste est-elle parallèle et identique à celle des Familiares monastiques : parce que le compagnonnage est d’origine, avant tout, féodale quant à sa naissance sociale ; que le prima-paternalisme en découle ; que le mystère, les légendes qui s’y attache, la superstition sont mis à profit du Sacré ; que les 2 caractéristiques du Sacré, sont la « Séparation » avec le monde commun et son « Inviolabilité » ; et enfin que c’est à ces seules conditions que la cohésion sociale du groupe peut être forte. En fait, que ce soit au service d’un seigneur laïc ou d’un Ordre religieux, la société féodale avait des comportements et des rites quasi-identiques ; rien, en définitif n’était étanche, à chaque strate de l’échelle sociale. Or quand les conditions économiques changent, les conditions sociales voire religieuses changent. Le Compagnonnage féodal a donc fait comme le reste de la société, tournant les pages de l’Histoire par obligation de survie, il a tourné les pages de sa propre histoire ; de féodale où les individus cherchent à défendre ou à gagner leur liberté en se mettant sous la protection d’un seigneur ou d’une église, la 2e étape a consisté à défendre les intérêts économiques du travailleur.

Un Devoir (deverium) en Forêt d’Othe dans le comté de Champagne (1276).

Le mot « Deverium », (Devoir) désignait au moyen âge, une réalité juridique et sociale, une reconnaissance. En 1276, dans le baillage de Troyes, on relève un deverium (général et collectif) qui lie le comte de Champagne aux « fabri grossae fabricae » de la forêt d’Othe qui lui étaient ainsi assujetties (Emile Coornaert, Les Compagnonnages en France- 1966). Ces fabri étaient des Fèvres , des ouvriers du métal qui vivaient rassemblés et organisés ; la quasi-totalité des habitants travaillent à la même « industrie ». Ces villages de Ferrons (Rigny le Ferron) résultent des progrès réalisés dans la métallurgie au 11e siècle avec l’introduction des moulins développés par les moines cisterciens ; la forêt d’Othe est située à égale distance environ des 2 premières filles de Cîteaux, Pontigny et Clairvaux, entre Troyes et Auxerre (selon le découpage départemental actuel, cette forêt est située à cheval sur les départements de l’Aube et de l’Yonne). Les Cisterciens inventent l’arbre à came qui anime les martinets aussi bien que les soufflets. On peut alors fabriquer au moindre coût l’outillage de fer (couteaux, haches, serpes, socs, coutre, pics de herse…), les armes nécessaire à la milice comtale et généraliser la ferrure des chevaux. Les Ardennes, la Lorraine, le pays d’Auge, la région de Chateaubriand, le Nivernais, le Morvan, la Franche-Comté (R. Fossier, Le travail au Moyen âge) sont des sites connus du moyen âge et sont donc organisés de la même façon.

En forêt d’Othe, on travaille de grande quantité de fer natif. La possession et l’exploitation de ces sites est donc favorable au développement économique, à la richesse d’un comté aussi les « administratores » nommés « songneur » (ceux qui signent, qui prête serment au nom de tous), devaient prêter serment chaque année devant le prévôt comtal, resserrant ainsi les liens et la loyauté de l’organisation envers le comte. C’est une source de matière première qui est encadrée, régie et gérée. En fait c’est ce même type de serment que devaient faire les domestiques seigneuriaux et les familiares monastiques. Si on y regarde de plus près, on peut s’apercevoir que ce type de serment est toujours en usage, tout laïc et républicain qu’il soit, moins solennel bien sûr, pour les fonctionnaires de certaines Régie : tabac, monnaie, médailles…

Ces Fabri (ferrons) avaient besoin de rivières pour la force hydraulique et de charbon de bois pour la réduction du minerai ; or il est notoire que les « Charbonniers », dénommés « les Bons Cousins Charbonniers » étaient organisés comme un compagnonnage et possédaient des rites… Le Saint patron des Charbonniers se prénommait Thibault, selon la légende. La tradition rapporte que St Thibault était originaire de Provins situé dans le Comté de Champagne, diocèse de Sens. Il serait issu de la famille des Comtes de Champagne et serait mort le 1er juillet 1066, après une vie d’ascèse, d’errance et de pèlerinage vers Compostelle puis Rome (il aurait endossé l’habit monastique à la fin de sa vie), en compagnie d’un de ses chevaliers nommé Gauthier.

En 1674, l’Evêque d’Auxerre rend une sentence à l’encontre des Charbonniers, des Bûcherons ou Fendeurs et de tous ceux qui travaillent aux métiers de la métallurgie : « qui, sous prétexte d’empêcher que leur métier ne deviennent commun et que nombre des Maîtres ainsi qu’ils s’appellent n’augmente trop, font un entre eux un certain serment exécrable de ne jamais révéler à qui que ce soit le secret de leur métier… ». Il est intéressant de noter ici, toute la définition et les motivations du Devoir, du Compagnonnage et des pratiques qui prévalent à la défense de l’intérêt des ouvriers ; le mot Maître n’a rien à voir, dans le cas des métiers de la Forêt, avec l’organisation des Corporations mais à un état de « finition » de la cérémonie de réception. Ils ont un devoir d’entraide et de protection mutuel. Comme le note Laurent Bastard, dans sa conférence du 10 avril 2002, et reproduite dans Fragments N°4, « La symbolique et les rites des forestiers sont de type Christique très affirmé chez les Charbonniers, un peu moins chez les Fendeurs, mais se rapproche nettement de ceux qui étaient pratiqués dans les anciens compagnonnages et dont on possède des descriptions détaillées à cause des condamnations de l’Eglise au 17e siècle (dont la Sentence en Sorbonne de 1655) ». Ils reçoivent un nom comme les Compagnons. Lors de sa Réception, ils reçoivent des rubans qu’ils attachent à la boutonnière pendant 9 jours. Au contraire du Compagnonnage des Villes, ils ne possèdent pas de Mère mais ont des signes et des paroles de reconnaissance. Cependant, très vite, ils acceptent dans leur rang des administrateurs et autres gens qui n’exerce pas le métier ; la Franc-Maçonnerie s’y intéressera très vite et s’y intégrera ; même la politique l’utilisera puisque la Carbonaria italienne initié par un Français, Pierre-Joseph Briot (1771-1867) aura pour projet d’unifier l’Italie et de la libérée ; quand il revient en France, persécuté par Murat et ses successeurs, P.J. Briot crée la Charbonnerie politique appuyée par Lafayette pour abattre le régime des Bourbons. Les vrais Charbonniers eurent toutes les peines du monde pour convaincre les autorités de leur différence.

C’est sans doute dans l’organisation des familiares, de ces ferrons et des métiers de la forêt qu’il faut chercher la naissance du Devoir et des Compagnons ; sans doute aussi les cisterciens étaient-ils à l’origine des deux, puisqu’ils étaient à la source du développement des moulins, qu’ils géraient des granges et des moulins éloignés d’une journée de marche du monastère selon la Règle, de bien plus loin en réalité. On sait aussi que l’institution des Convers et des Familiares ne s’arrêtaient pas aux métiers du bâtiment mais aussi à tout ce qui nécessite un savoir-faire : travail du cuir, du fer, du feu, de la forêt… On sait que les Charpentiers qui se disent eux-mêmes de « hautes futaies », les Tonneliers-doleurs, les Sabotiers mais aussi tous les gens du fer, Forgerons, Orfèvres, Maréchaux-Ferrants, Cloutiers, etc… ont été en contact avec ces Cousins et Compagnons. Sont-ils pour autant à l’origine du Compagnonnage ? Dans la revue « Les Muses du Tour de France », Abel Boyer, Compagnon Maréchal-Ferrant du Devoir consacrera des articles à la question. Sans doute cette piste est-elle parallèle et identique à celle des Familiares monastiques : parce que le compagnonnage est d’origine, avant tout, féodale quant à sa naissance sociale ; que le prima-paternalisme en découle ; que le mystère, les légendes qui s’y attache, la superstition sont mis à profit du Sacré ; que les 2 caractéristiques du Sacré, sont la « Séparation » avec le monde commun et son « Inviolabilité » ; et enfin que c’est à ces seules conditions que la cohésion sociale du groupe peut être forte. En fait, que ce soit au service d’un seigneur laïc ou d’un Ordre religieux, la société féodale avait des comportements et des rites quasi-identiques ; rien, en définitif n’était étanche, à chaque strate de l’échelle sociale. Or quand les conditions économiques changent, les conditions sociales voire religieuses changent. Le Compagnonnage féodal a donc fait comme le reste de la société, tournant les pages de l’Histoire par obligation de survie, il a tourné les pages de sa propre histoire ; de féodale où les individus cherchent à défendre ou à gagner leur liberté en se mettant sous la protection d’un seigneur ou d’une église, la 2e étape a consisté à défendre les intérêts économiques du travailleur.

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