Dominique Naert - Nous n'avons pas la capacité de changer le monde, mais celle de changer notre propre vision du monde…/… We can't change the world, but we can change our view of it.
 
mai
26

Au cœur du savoir artisan: la création et la ruse

Ecrit par Dominique

« Au cœur du savoir artisan : la création et la ruse »

Nous avons le souhait de vous faire découvrir le travail de Didier Schwint, Docteur en sociologie, formateur à l’Institut Régional du Travail Social de Poitiers. Ce texte est un résumé de son intervention aux VIe Rencontres du CREPS (Centre de ressources, d’expertise et de performance sportives) qui se sont déroulées en mars 2005.

Un long travail d’enquête nous a conduit à définir le savoir technique mis en œuvre par l’artisan. C’est un savoir largement empreint du modèle de la mètis grecque, cette intelligence pratique et rusée, souple et retorse, qui joue avec ses partenaires ( pour les artisans : matières, outils et corps), qui joue, élément essentiel de l’intérêt du métier, avec le temps. Cette intelligence est nécessaire dans un contexte de travail difficile, où l’homme doit impérativement créer ses propres solutions. Création, ruse et jeu sont au cœur du savoir professionnel, du métier, perçu dans sa dynamique corporelle, technique, éthique et symbolique, où le corps est imbriqué dans toutes les dimensions du travail, notamment celle du sens, de nos valeurs et de nos mythes. Cette perception interroge nos postures épistémologiques, trop souvent étriquées dans une pensée rationnelle, matérielle et réductrice. L’homme n’est-il pas autre chose ?

Mon intervention consistera à vous présenter et à mettre en débat quelques aspects de mon travail sur les artisans, et plus précisément sur le savoir technique mis en œuvre dans le travail de production de ces artisans du bois, tourneurs et tabletiers jurassiens, les premiers fabriquant des manches, pièces de jeu d’échec ou balustres d’escalier, les seconds fabriquant des objets avec de petites planches, coffrets, petites étagères ou supports de baromètre.

Je traiterai ici de deux aspects qui sont de mon point de vue au cœur du savoir artisan et qui semblent aussi croiser vos interrogations concernant la pratique sportive : la création et la ruse. J’ai ainsi intitulé cette intervention : « au cœur du savoir artisan : la création et la ruse »

L’artisan et le sportif ne sont certainement pas très éloignés. Je suppose que le milieu sportif doit emprunter fréquemment l’image de l’artisan, créateur, bricoleur, astucieux, sachant s’adapter à toute situation, le sportif doit se sentir proche de ces gens du geste, du corps, du maniement de l’outil, du savoir lié au faire. Et l’image du compagnon doit je suppose hanter certains modèles d’apprentissage dans votre milieu.

Mon travail a rencontré l’intérêt de quelques enseignants du milieu sportif. Et j’ai trouvé chez François Bigrel une belle proximité théorique et philosophique. Ce regard croisé vers l’artisan constitue néanmoins, pour cette intervention, une certaine énigme, où est en jeu la question passionnante de l’efficacité du détour, celle qui est valorisée dans la culture chinoise. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Par souci déontologique et épistémologique, je dresserai au préalable le contexte de ce travail qui permet de mieux situer mon propos : le contexte méthodologique, le contexte théorique et le contexte relatif à mon parcours personnel. Ces analyses sont issues de 4 années de recherche et d’un long travail d’enquête mené selon une méthodologie qualitative et inductive que je qualifie de sociologie de terrain, qui part des pratiques, des gestes et du discours des artisans. Cette méthodologie emprunte amplement les outils et la démarche traditionnels de l’ethnologue : observation, observation participante, description, entretiens approfondis, photographies, film, démarche d’immersion. Nous avons également effectué un court apprentissage du métier. Les outils ont été choisis dans le but d’essayer de s’adapter au mode de pensée et d’expression de cette population : gestes, discours technique, travail pratique. Une quarantaine d’artisans ont été interviewés et observés, dont une dizaine de manière approfondie.

Sur le plan théorique, je m’inscris dans la perspective de l’interactionnisme symbolique, recherchant notamment les logiques socio-symboliques qui définissent nos pratiques, logiques de sens marquées par nos valeurs et nos mythes. Je défends également une perception globale de l’homme, tentant de prendre en compte son rapport total au monde. Le travail est ainsi analysé en re-liant la technique, le corps, le social, l’éthique et le symbolique. Je me situe dans une posture de transdisciplinarité, croisant, comme peut le faire François Bigrel, plusieurs regards disciplinaires.

Pour ce qui est de mon parcours personnel, je vais rapidement dresser mon profil sociologique : origine sociale et trajectoire biographique. Afin que vous puissiez davantage situer mon discours, mon rapport à l’objet. Il s’agit d’une vieille routine de sociologue analysant le discours d’autrui. Routine que j’applique ici à mon propre discours, par souci déontologique et épistémologique.

Mes parents étaient tout deux enseignants, ils ont bénéficié de l’ascenseur social de l’école normale d’instituteurs alors qu’ils étaient issus l’un et l’autre de milieu ouvrier (ouvrier menuisier du côté paternel et, du côté maternel, ouvrier de petite mécanique installé ensuite seul à son compte pour réparer des machines à écrire). Mes parents humanistes de gauche se sont engagés sur le plan politique et religieux.

3e enfant d’une fratrie de 6, mes deux frères sont très bricoleurs et férus de technique. Ce sont aujourd’hui de petits entrepreneurs en mécanique. Ayant passé mon enfance et ma jeunesse en milieu rural, j’ai beaucoup côtoyé le milieu ouvrier. J’ai commencé instituteur dans de petits villages, puis j’ai repris des études de sociologie, j’ai enseigné quelques années comme chargé de cours à l’université, réalisé quelques recherches en tant que vacataire avant de terminer ma thèse et d’exercer les fonctions de formateur en travail social, fonctions que j’exerce aujourd’hui. Vous le voyez, mon héritage et ma trajectoire sociale se définissent par une part conséquente de mixité : milieu ouvrier et classe moyenne, milieu technique et enseignant, travailleurs dits manuels et intellectuels. Cette mixité m’a certainement aidé à comprendre puis conceptualiser le travail concret de l’artisan, et à relier le savoir pratique au savoir théorique. Je dois pour être plus complet rajouter à ce tableau de mixité le fait que ma femme est d’origine chinoise. Le contexte de mes travaux étant posé, nous pouvons ensemble nous aventurer au cœur du travail technique, au cœur du savoir artisan.

J’ai étudié le savoir technique des artisans, et plus précisément la logique de ce savoir, c’est-à-dire la manière de faire et de penser la fabrication, la manière de construire les réponses aux situations de travail et le type de réponse proposé.

La logique technique de l’artisan est comparable à celle du sportif qui cherche à construire des réponses pertinentes aux situations rencontrées ou à celle du chercheur qui tente aussi d’élaborer des réponses à ses questionnements.

Mon objet de recherche dépasse alors le seul univers de l’artisan, pour toucher la question plus générale de la construction des savoirs professionnels, et celle de la construction de la connaissance.

Rentrons dans le vif du sujet : tout d’abord le premier élément essentiel de ce savoir technique : la création.

1er aspect de cette logique technique : la création

J’aborderai sous ce thème de la création 4 points :

1/ Une définition de la logique technique de l’artisan

2/ Le concept-clef de combine

3/ La question du rythme

4/ La question de la routine, comme aboutissement de la création

1/ Une définition de la logique technique de l’artisan.

Mon analyse du discours et des pratiques du travail artisan m’a conduit à la synthèse suivante :

La logique du travail artisan consiste à créer, formaliser et agencer les réponses, à partir de la situation pratique et selon une démarche inductive et expérimentale, afin qu’elles constituent un processus intégré et rythmé de fabrication, aboutissant à une routinisation de la fabrication. La création des réponses est donc au cœur de la dynamique de travail, au cœur de la logique du savoir technique.

L’objectif de l’artisan est de trouver les meilleures réponses aux situations de travail, les réponses les plus efficaces, cad celles qui permettent de diminuer les coûts sur le plan financier et sur le plan des conditions de travail, notamment corporelles. Cette recherche s’impose, pour répondre à des situations nouvelles, beaucoup plus importantes qu’on ne le pense de l’extérieur, et pour répondre à la tension ordinaire de l’activité nécessitant d’être toujours plus rentable.

La logique technique est de mon point de vue traversée par deux principes fondamentaux :

-          le savoir de situation, centré sur la capacité de construire à partir d’une connaissance précise de la situation pratique dans une démarche essentiellement inductive, et en recourant à un savoir global

-          l’art de combiner, centré sur la création, la mise en forme, l’agencement des réponses, prenant la forme du rythme puis de la routine, objectif ultime du travail.

Ces deux principes, savoir de situation et art de combiner, sont corrélés à deux catégories indigènes centrales : « se faire à » puis « être combinard ».

J’entends par catégories indigènes les principales catégories structurant les manières de faire et de penser des artisans observés et nommées comme telles. Dans une logique inductive, mon travail d’analyse se fonde sur ces catégories.

1. Le savoir de situation

C’est tout d’abord un savoir particulier de type inductif

Le savoir de situation déployé par les artisans peut être défini comme un savoir construit à partir de la situation pratique et toujours en relation avec elle. Nous sommes dans une logique de la pratique et de l’affrontement direct aux opérations. C’est l’exemple typique de la situation qui apprend. Roger Cornu, sociologue du travail, parle d’« intelligence des situations » pour désigner la faculté de saisir et de comprendre une situation, ainsi que la capacité de trouver une réponse appropriée. Ce savoir est lié à une démarche inductive de construction des réponses : sélection dans la situation des données pertinentes, constitution de catégories de perception et d’analyse, puis élaboration de solutions adaptées. Ce savoir est attaché à chaque individu et à chaque contexte. Il est localement pertinent, alors que le savoir de la science a une pertinence globale (cf Pierre Bourdieu).

Seconde caractéristique de ce savoir de situation : c’est un savoir global

Le savoir de situation est un savoir global, dans le sens où il réunit différents aspects de la connaissance souvent séparés (théorie et pratique, formel et informel, intelligible et sensible…), mais aussi dans le sens où il appréhende les phénomènes et les choses dans leur globalité, leur entièreté. Pour cela, l’artisan doit connaître tous les éléments de la fabrication. La non-division du travail est un principe majeur d’efficacité. L’artisan doit régulièrement effectuer toutes les étapes du travail, du bois brut à l’objet fini.

C’est ainsi que pratique et théorie, conception et exécution doivent être étroitement mêlées, ceci à tous les stades de la fabrication. Nous assistons en fait à une théorisation de la pratique. Mais cette théorisation est limitée par les nécessités de la fabrication, obligeant d’économiser toute connaissance inutile et superflue. Comme le dit l’ethnologue Geneviève Delbos, ce sont « ces savoirs qui vont du faire au faire ».

2. Second principe de la logique technique : Un art de combiner

J’emploie volontairement le concept d’art, que vous utilisez d’ailleurs dans l’intitulé de ces rencontres, pour re-lier la figure de l’artisan à celle de l’artiste, afin de redonner au premier toutes ses qualités de création, de réflexion et d’esthétique amplement perdues par la différenciation des termes liée au développement de la science en Occident.

Cet art de combiner met en exergue deux qualités centrales de l’artisan :

- la création de combines

- la capacité de combiner, c’est-à-dire d’associer, d’agencer, de prévoir, de préparer son action, de saisir l’occasion, de se débrouiller à tout prix pour trouver une solution, de ruser avec les partenaires de la situation, d’exercer un certain pouvoir sur les objets, les matières, le corps.

Cette notion de combiner a l’intérêt de faire cohabiter différentes dimensions du travail : technique, corporel, social, éthique et symbolique. Nous permettant de construire une perception plus globale du travail artisan.

Arrêtons-nous quelques instants sur le concept de combine, au cœur de la création du procès de fabrication. C’est le 2e point relatif à notre thème de la création.

2/ Le concept-clef de combine : la « combine » au cœur de la création du procès de fabrication

Le travail de l’artisan consiste à trouver l’ensemble des réponses nécessaires à la fabrication d’un objet donné, réponses en termes d’outils, de corps et de matières, réponses en termes de combinaison entre ces 3 éléments. Certaines réponses sont disponibles car elles existent dans l’environnement de l’artisan (une machine, un outil existant, une procédure enseignée en école d’apprentissage). D’autres réponses ne sont pas disponibles et doivent être construites par l’artisan. Dans ce cas, ils parlent fréquemment de « combine ». Nous pouvons la définir comme une solution créée par l’artisan, une manière de faire simple et efficace adaptée à chaque situation.

Il existe des combines d’outillage (conception ou adaptation d’un outil, d’une machine), des combines corporelles (élaboration d’un geste, d’une posture), des combines liées aux matières (sélection du bois, affûtage des outils) ou des combines procédurales (par exemple manière de supprimer une passe). Les réponses disponibles demandent, elles, à être assemblées les unes aux autres pour constituer le procès de fabrication. Il s’agit alors de créer cet assemblage.

La combine est la catégorie indigène essentielle pour définir la compétence. Les tourneurs-tabletiers disent fréquemment en parlant d’un bon artisan : il est « astucieux », « combinard ». Les tourneurs et tabletiers rencontrés utilisent cette notion de manière plus restrictive, en l’attachant aux solutions qui permettent de répondre à une question technique difficile ou à celles qui conduisent à faire des économies substantielles. Comme le dit de façon claire et concise le tabletier chez qui j’ai travaillé, c’est « une solution pour que ça aille mieux ». Les artisans emploient le terme de combine essentiellement pour les procédures et l’outillage, très rarement pour le corps.

La combine est étroitement liée à la situation pratique. Elle s’applique à une création individuelle, mais aussi familiale et interne à l’entreprise. Il s’agit donc d’un savoir endogène. Cette solution peut, par sa performance et sa particularité supposée, accéder au statut suprême de « secret de métier ».

Cette notion est très rarement abordée par les sociologues du travail. Elle apparaît plutôt en creux dans leurs descriptions et leurs analyses. Pour nous, elle est fondamentale pour rendre compte d’une part de la logique du travail et, d’autre part, de l’importance de la création.

La création de combines place l’individu au centre du travail, comme producteur et détenteur de son savoir, un savoir attaché au corps et à la mémoire de l’artisan. La création et la recherche sont au cœur du métier, d’ailleurs tant sur le plan technique que sur le plan symbolique.

Il est intéressant de noter que la création chez les artisans de production observés n’est en général pas reconnue, hormis quelques situations assez marginales comme la création d’articles plus originaux, le travail fait à la main ou l’adaptation conséquente de machines. Le domaine des techniques mécaniques de fabrication, n’étant pas socialement valorisé, il est exclu du registre de la création. La création de combines chez les artisans comprend la mise en forme des réponses et leur agencement pour constituer le procès de fabrication.

Ce procès de fabrication devra ensuite être intégré, incorporé, pour définir un rythme suffisamment soutenu, et enfin aboutir à un maximum de régularité et d’intériorisation pour devenir une routine. Nous sommes alors au bout de l’axe qui va de la création à la reproduction, dans un processus que je nomme la routinisation du procès de fabrication. La routine constituant l’efficacité maximale, l’objectif ultime du travail artisan, objectif implicite puisque les artisans ne le formulent pas précisément en ces termes.

La routinisation de la fabrication, centrée sur la nécessité de créer, comprend alors trois phases :

-          la création de combines

-          le rythme

-          la routine

Ces 3 phases sont aussi des catégories indigènes.

Définissons tout d’abord le rythme dans le travail de l’artisan. C’est le 3e point du thème de la création.

3/ La question du rythme : le « rythme » comme synchronisation et intériorisation du procès de fabrication.

Le « rythme » désigne un état relativement stabilisé de la pratique, qui correspond à un ensemble de réponses agencées les unes aux autres, ayant atteint un degré satisfaisant d’efficacité, et suffisamment intégré pour être effectué d’une manière régulière. Il est le signe de l’équilibre réussi entre les outils, le corps et les matières, le signe de la synchronisation entre les diverses temporalités de ces trois éléments, et de l’intériorisation du temps technique de la fabrication. Il réunit l’ensemble des réponses mobilisées par l’artisan, notamment toutes les combines.

Le rythme est un autre élément fondamental de la compétence du travailleur, qui marque, au-delà de la création du procès de fabrication, sa mise en œuvre dans le cadre des contraintes du travail, notamment économiques. Elle traduit la réussite face aux exigences du temps. Elle atteste plus globalement de la réussite professionnelle : un artisan me dit « la connaissance du métier fait qu’on a ce rythme, ce geste-là ».

Si le rythme représente une nécessité impérieuse du travail, il n’est pas sans procurer un certain plaisir. Le plaisir d’être sur une machine et d’enchaîner les gestes à une vitesse régulière et soutenue, joie de la maîtrise technique et jouissance du corps. Renaud Sainsaulieu parle de « frénésie du rythme », il précise que « si tous les gestes s’enchaînent exactement, il y a une sorte de satisfaction car on est complètement intégré au processus mécanique » (Sainsaulieu, 1988 : 21).

Le rythme occupe une place privilégiée dans le discours des artisans et dans leur culture du travail. De nombreux sociologues et anthropologues ont insisté sur cette dimension fondamentale du métier d’artisan et d’ouvrier. C’est le cas de Georges Friedmann ou d’André Leroi-Gourhan.

Voyons maintenant la dernière phase du processus de fabrication de l’artisan : la routine. C’est le 4e point de notre propos sur la création.

4/ La question de la routine : définition et exemples concrets.

La  « routine » : l’intériorisation suprême du procès de fabrication. J’entends par  « routine » une situation de rythme qui, par la pratique, a atteint un degré élevé de régularité et d’intériorisation, notamment corporelle, au point d’être considérée presque comme un automatisme. C’est le stade suprême de formalisation et de stockage du savoir de la pratique, le résultat d’un long processus de construction, de précision et de mémorisation des réponses, produit d’une intense activité de création, de confrontation aux différents partenaires de la situation, et de répétition du procès de fabrication. La routine désigne un degré élevé d’efficacité. Elle constitue l’aboutissement d’une longue expérience. Elle est le produit de la compétence du temps. Elle ne se maintient d’ailleurs que par cette même expérience. La routine est en effet corrélée au temps. Une absence de pratique érode rapidement les capacités acquises.

La routine est en fait un état quasiment achevé de la création et de la mémorisation. Nous sommes au bout de l’axe qui va de la création à la reproduction, dans une figure proche de la répétition. Le processus d’expérimentation est momentanément terminé. La part d’improvisation est réduite à son minimum. L’instabilité ordinaire du travail, les aléas de la production, sont presque totalement maîtrisés. L’artisan peut retirer très partiellement sa concentration. C’est le regard par la fenêtre en travaillant, l’évasion de la pensée, attitudes souvent citées et observées. La routine constitue ainsi une dérobade à la pression quotidienne du travail. Gaston Lucas, artisan serrurier étudié par Adelaïde Blasquez note : « dans notre métier, on peut souvent se permettre d’avoir l’esprit ailleurs » (Blasquez, 1976 : 104).

Parallèlement, ce phénomène de routine permet d’accroître la vitesse d’exécution, en réduisant le travail habituel de mise en application et d’adaptation du savoir stocké, et le travail inverse de transformation des données de la situation. Les réponses sont quasiment toutes disponibles et prêtes à l’usage. La routine augmente également le volume de savoir stocké et surtout sa résistance à l’usure du temps. C’est le principe majeur de la mémorisation par répétition. La routine est d’autant plus nécessaire que les solutions de l’artisan se construisent amplement en faisant et ne peuvent pas être totalement mémorisées, comme la précision des gestes ou l’adaptation provisoire d’un outil. Nous comprenons alors qu’elle constitue l’objectif du travail de fabrication de l’artisan, l’aboutissement d’un long processus de routinisation de la pratique.

Au-delà du rythme, la routine construit une relation très intense, à la fois charnelle et intellectuelle, aux objets, à la matière travaillée, aux outils, aux opérations techniques, aux procès de fabrication, c’est-à-dire à tout ce qui fait le quotidien du métier. Ce stade suprême du travail procure un plaisir immense, parfois pathétique. Une véritable passion s’engage avec tous les partenaires de la fabrication, avec son métier : un artisan me dit « faire des bandes de bois pendant deux jours, je me régale ». Cette passion va parfois jusqu’à l’élaboration d’une relation fusionnelle. Un autre artisan déclare « j’ai ma vie ici ».

La routine permet d’accroître l’intériorisation du métier, son incorporation. C’est la métaphore bien connue « il a le métier dans la peau ». L’individu est ainsi transformé. Il acquiert aux yeux des artisans une « seconde nature ». Cependant la routine n’est pas une forme véritablement stable ni achevée du travail pratique. Elle nécessite un minimum de présence et d’intervention de la part de l’artisan, pour maintenir un contrôle de l’opération (important par exemple face au danger), mais aussi pour apporter quelques légères modifications et réactions à la situation. Nous ne pouvons donc pas parler d’automatisme, ou de comportement dit machinal. L’artisan doit demeurer vigilant, attentif, concentré. Cette concentration pendant le travail routinisé n’est perceptible que par une observation minutieuse et surtout en se mettant soi-même en situation de fabrication. On se rend alors compte que l’ensemble du corps et de l’esprit est mobilisé, capté par l’opération technique : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat, les sensations musculaires, l’esprit, et la nécessité constante de s’adapter à la situation, de déployer son savoir notamment corporel, de stocker de nouvelles informations.

Par ailleurs, cette forme élaborée doit obligatoirement se modifier pour suivre les changements nécessaires du système de fabrication. La routine ne représente alors qu’un temps très provisoire et momentané du travail. Le procès de fabrication routinisé continue de se perfectionner et de se transformer avec l’expérience et le changement des situations. Deux ethnologues Valière et Kollman avaient fait le même constat en parlant du tour de main. Ils écrivent : « [il] se construit sans cesse et en ce sens n’a jamais de limite à atteindre » (Valière et Kollman, cités par Carré et Tiévant, 1990 : 16).

De nombreux auteurs ont opposé routine et métis, considérant que le premier est lié à l’automatisme, la reproduction, et le second à la création. Pour ma part, la routine fait partie de la métis, qui associe reproduction et création. La routine étant l’aboutissement d’un processus centré sur la création, et n’excluant pas une petite part créative. Là encore, nous restons prisonniers de nos représentations et de nos modèles de pensée marqués par une forte dichotomisation du monde.

Le terme routine est surtout employé par les artisans rencontrés pour qualifier les opérations techniques ou bien les fabrications d’articles qu’ils ont bien intégrées, qui ne posent quasiment plus de problème. Il n’est pas fréquemment utilisé, car il est marqué par la connotation négative que lui donne le sens commun. Les artisans lui préfèrent les termes de « rythme », de « cadence », de « rapidité », ou bien, correspondant à cette étape de mise en forme ultime du procès de fabrication, les termes de « coup de main » ou de « coup d’œil ». Examinons ces deux exemples concrets de routine.

Le « coup de main », un exemple typique de la routine. Le « coup de main » est un geste efficace et précis, effectué avec dextérité, et qui nécessite un temps important de mise au point, d’expérimentation, de tâtonnement. Il a atteint le stade de la routine, du quasi automatisme. Le coup de main constitue un cas exemplaire de mémorisation du savoir par le corps et de rationalisation du corps. Alors que ce procédé est continuellement employé dans l’apprentissage et la mise en œuvre des gestes professionnels, les artisans utilisent plutôt ce terme à propos des situations très délicates, celles qui sont socialement valorisées.

Le coup de main est un exemple typique de combinaison perfectionnée entre le corps, l’outil et les matières, ainsi que de la mise en forme de la pratique selon le principe de la répétition. A condition cependant, et cela nécessite de bousculer nos représentations, d’envisager la répétition sur le mode de la diversité. Répéter un geste dans une multitude de situations afin qu’il acquiert la capacité de répondre à la variabilité des opérations de travail. Cette logique du « refaire autrement » constitue un principe fondamental de l’apprentissage du métier, utilisé dans la pratique compagnonnique du Tour de France. La compétence étant le produit de la confrontation à la plus grande diversité de cas. Cette logique aboutit à la situation d’incorporation du geste que les tourneurs-tabletiers désignent par l’expression « le coup de main est pris ». En se référant aux travaux de Valière et Kollman, deux ethnologues Philippe Carré et Sophie Tiévant écrivent : « il est vraisemblable que jamais le robot n’acquerra les « tours de main » des compagnons, sans doute parce que dans ceux-ci s’insère une part d’improvisation, d’inconnu, d’intuition, issue des années de pratique » (Carré et Tiévant, 1990 : 26).

Qu’en est-il du coup d’œil ?

Le « coup d’œil », une routine peu reconnue. Je peux définir le « coup d’œil » comme un diagnostic rapide porté sur une situation, et qui consiste à y repérer quelques indices donnant une information pertinente. Il s’agit d’une analyse pratique de situations parfois très complexes, nécessitant cette capacité de saisir rapidement l’essentiel. La performance de cette démarche provient de la validité des indices choisis, fruit d’une longue expérience. Ces indices sont très variés, ils font intervenir l’ensemble des sens, et se réfèrent soit à la globalité de la situation, soit à des éléments spécifiques, soit aux deux à la fois. Ce peut être des bruits, des vitesses, des déplacements, des états de la matière travaillée, ou tout autre repère de l’opération de travail. Ils ne sont pas toujours clairement identifiables par l’individu. Sont associés l’intelligible et le sensible, le conscient et l’inconscient, le visible et l’invisible, l’explicite et l’implicite.

C’est un bel exemple de savoir global, totalisant, significatif de la puissance et de l’efficacité de l’intelligence pratique. Par exemple, pour évaluer une quantité de bois, l’artisan ne peut pas préciser sa manière de faire et ses indices. Cette représentation des volumes se construit par l’expérience, par comparaison entre les diverses situations vécues.

La notion de coup d’œil est utilisée par les tourneurs-tabletiers soit pour faire état d’un contrôle habituel du regard sur le déroulement des opérations, ils emploient dans ce cas l’expression « jeter un coup d’œil », soit pour rendre compte de l’analyse d’une situation complexe, où alors ils disent « il faut avoir le coup d’œil ». Seul le second usage relève, de leur point de vue, d’un véritable savoir.

L’ethnologue Yvette Lucas relie avec justesse la notion de « coup d’œil » à la formation du regard. Elle écrit : « l’œil du cuiseur, c’est l’intelligibilité de sa tâche et le concentré de toute son existence professionnelle » (Lucas, 1990). Nous retrouvons la catégorie du « voir » présentée par Roger Cornu comme un autre mode de savoir lié à l’intelligence pratique. « Voir est une technique qu’il faut apprendre » (Castaneda, cité par Cornu, 1991 : 86). Roger Cornu explique cette capacité en recourant à la même idée de diagnostic et de repérage non d’indices mais de signes. Il dit que « voir, c’est repérer des signes dans les choses et les situations »; cela « implique un véritable diagnostic combinant de multiples signes » (Cornu, 1991 : 91, 93). L’ethnologue Alain Morel considère que le coup d’œil permet de remplacer une analyse théorique trop complexe de la situation. Il écrit : « un système d’indicateurs, dont est faite une lecture sensorielle, donne des informations suffisantes et permet de pallier l’absence d’analyse théorique de la combinaison des différents éléments, trop complexe » (Morel, 1989 : 5).

La routine, une mise en forme élaborée du procès de fabrication.

Ces deux exemples de routine, le coup de main et le coup d’œil, concernent des savoirs ponctuels relatifs à des situations précises et de courte durée. Cette mise en forme élaborée et très intériorisée touche également des ensembles plus conséquents de pratiques professionnelles : ensemble de gestes et de coups d’œil pouvant aller jusqu’à la totalité d’une opération technique ou la totalité de la fabrication d’un objet. Les artisans parleront alors de « maîtrise » de la fabrication d’un article. Ils accéderont ainsi au statut suprême de « bon fabriquant », de « bon professionnel », correspondant au statut compagnonnique de maître-artisan. C’est cette grande compétence marquée par une forte intériorisation des pratiques professionnelles qui est relevée par un industriel local, ancien artisan mécanicien pour le travail du bois : « Avec les moyens qu’ils ont, ils font du bon travail. […] Vous mettez le meilleur des techniciens chez lui, mais il va pas vous sortir en quantité la moitié des pièces qu’il fait, et en qualité ! […] Y’a un savoir-faire qui est là. […] Et puis, vous les avez vus travailler ! Et vous voulez suivre ! Ça, ils y ont bien dans la peau ! ».

Examinons maintenant le second élément essentiel de ce savoir technique : la ruse

2ème aspect de cette logique technique : la ruse

J’aborderai successivement 3 points liés au paradigme de la ruse :

1/ La définition de la métis

2/ La problématique de l’efficacité de la mètis

3/ Le déploiement de la ruse

1/ La définition de la métis.

Mon travail de recherche a mis en évidence le fait que le savoir technique mis en œuvre par l’artisan est largement empreint du modèle de la métis grecque, cette intelligence pratique et rusée décrite par Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, dans Les ruses de l’intelligence, la métis des grecs (1974). Ces historiens insistent sur la notion de ruse, et rendent compte dans la littérature grecque de la figure du renard ou du poulpe, qui sont suffisamment souples et retors pour s’adapter à des situations délicates.

Le mot français ruse est au XIIe siècle un terme de chasse à courre qui désigne le détour fait par le gibier pour éviter les chasseurs et les chiens. Il devient un mot d’usage courant au XIIIe siècle pour évoquer un procédé habile, un artifice utilisé pour tromper quelqu’un. L’adjectif rusé a dans les dictionnaires communs actuels des synonymes comme : astucieux, habile, futé, malin, termes fréquemment employés par les artisans pour parler de leurs compétences. Le mot ruse associe efficacité pratique, détour et tromperie. Il s’inscrit pleinement dans la logique de la métis

.

Nous pouvons définir la métis comme une forme d’intelligence, une manière de savoir de sortir de situations difficiles, un savoir-y-faire, et plus généralement un mode de connaissance. Dans le sens commun, ce sont les notions de flair, jugeote, bon sens, ruse, astuce, débrouille, combine, bidouille, système D.

Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant définissent la métis de la manière suivante :

c’est « une forme d’intelligence et de pensée, […qui] implique un ensemble […] d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise; elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux ».

Il s’agit bien d’un mode de pensée et d’action efficace dans un environnement difficile, pertinent là où la pensée rationnelle et scientifique n’est pas adaptée. C’est, disent Détienne et Vernant, une « intelligence engagée dans la pratique, affrontée à des obstacles qu’il faut dominer en rusant pour obtenir le succès dans les domaines les plus divers de l’action », « intelligence rusée, assez prompte et souple, assez retorse et trompeuse pour faire face chaque fois à l’imprévu, parer aux circonstances les plus changeantes et l’emporter, dans des combats inégaux, sur les adversaires les mieux armés »

La métis est une « arme opposée à la force ». Dans la mythologie grecque, Métis est la première fille de Zeus, qu’il avala avant de dresser l’ordre du monde. Athéna, la divinité grecque qui représente la métis est à la fois déesse des travailleurs du bois et déesse de la guerre.

Détienne et Vernant notent que ce type d’intelligence est largement déployé par les médecins, les hommes politiques, les militaires, mais aussi par des travailleurs manuels comme les artisans. Quelques auteurs ont repris l’idée de la métis proposée par Détienne et Vernant. C’est notamment le cas de l’historien Michel de Certeau et du philosophe et sinologue François Jullien. Michel de Certeau, dans L’invention du quotidien, publié en 1980, étudie les pratiques quotidiennes d’usage ou de consommation, ce qu’il appelle les manières de faire. Pour lui, la métis est une puissance créatrice et subversive. Il utilise les expressions « art de faire » ou « ruse » ou encore « tactique ». Certeau insiste sur l’art du temps, sur cette capacité à saisir l’occasion, à utiliser le temps comme force face à un adversaire plus puissant. C’est la victoire du temps sur le lieu, du kaïros sur le pouvoir imposant de l’adversaire. Je développerai plus loin cette problématique.

François Jullien, dans son Traité de l’efficacité publié en 1996, élabore un modèle de pensée et d’action fondé sur la métis, dans l’univers culturel chinois. Il s’intéresse surtout à l’art de la guerre, comparant les modèles européen et chinois de l’efficacité. Nous retrouvons les traits de la mètis grecque décrite par Détienne et Vernant, mais davantage développés, et inscrits dans un système particulier de représentation du monde. Pour l’auteur, la Chine contrairement à la Grèce a su théoriser la logique de la métis : « la Chine permettrait d’éclairer la mètis dont la pensée grecque n’a pu faire la théorie » (Jullien, 1996 : 223).

François Jullien utilise peu la notion de métis, préférant parler « d’intelligence stratégique », ou plus généralement d’un « modèle de la situation ». C’est une intelligence qui sait « tirer parti du déroulement de la situation », et qui « s’appuie sur la seule évolution des choses », ce qu’il appelle la processivité. (ibid. : 8). Jullien met en avant l’importance de l’anticipation et de la connaissance très fine de la situation. Je reviendrai également sur cette approche tout à fait pertinente. Nous retrouvons dans la métis traitée par ces différents auteurs la plupart des éléments du savoir technique de l’artisan tel que je viens de le décrire : un savoir de situation, un savoir global, un savoir fondé sur la création, ce que j’ai appelé plus largement un art de combiner. Modèle de pensée et d’action, la métis est aussi un mode de connaissance qui se distingue du modèle scientifique.

Selon Détienne et Vernant, la métis était dominante dans la Grèce classique, avant que ne s’impose la nouvelle philosophie de Platon et Aristote qui fixa les bases de la science et de l’organisation de nos sociétés modernes, rejetant la métis du côté du « non-savoir » disent Détienne et Vernant.

Cette logique de la métis se différencie sur bien des points de la logique préconisée de façon dominante par la science, qui prône le général plutôt que le particulier, la référence au modèle plutôt qu’à la situation, à la théorie plutôt qu’à la pratique, une démarche déductive plutôt qu’inductive, et qui exclut amplement l’aléatoire, le temps et le sujet. Je reprends la distinction proposée par Geneviève Delbos et Paul Jorion, dans leur ouvrage La transmission des savoirs, entre le « savoir de la pratique » et le « savoir de la science », ou la distinction de François Jullien entre une action partant de la situation et une action partant d’un modèle préétabli.

Détienne et Vernant, comme Jullien utilisent l’idée de métis pour mettre en question notre conception de la science. Pour les artisans, le savoir de la mètis est rendu nécessaire en l’absence de dispositifs et de solutions disponibles, résultant de la précarité de leur contexte de travail. J’ai développé la thèse selon laquelle l’efficacité économique de l’artisan est largement due à son savoir technique du type de la métis. L’artisanat se serait maintenu grâce au déploiement de cette intelligence pratique et rusée, cela malgré les pronostics quasi unanimes de sa disparition face aux performances de l’industrie. Cette thèse n’existait pas parmi les sociologues ou historiens qui proposaient les explications suivantes quant au maintien de l’artisanat : c’est grâce aux interstices laissés par l’industrie, au fonctionnement familial de l’entreprise, au recours à des réseaux de connaissance, à l’acharnement au travail, à l’éthique du métier. La thèse de la métis inscrit l’efficacité de l’artisan sur le terrain des sciences et des techniques, remettant en cause la pertinence-même de cette science. Le concept de métis étant posé, je voulais évoquer avec vous le choix de ce concept parmi d’autres et le type d’argumentation mobilisé.

La pertinence du concept de métis.

J’ai préféré le concept de métis parce qu’il n’est pas marqué par la division du travail et du savoir et parce qu’il fait référence à un modèle plus général de pensée et de perception du monde. Le concept de métis est proche d’autres concepts :

-          celui très pertinent de savoir de la pratique (qui désigne un savoir issu de la pratique et en lien étroit avec elle), ce concept que nous utilisons amplement est employé par Paul Jorion. Il est cependant rare dans la littérature des sciences humaines et prête à confusion avec le concept inadapté de savoir pratique

-          le concept de savoir empirique, assez courant, employé également par Paul Jorion. Il désigne un savoir lié à l’action et à l’analyse de la situation,

-          les concepts davantage utilisés par les sciences de l’éducation que sont le savoir d’action, et plus fréquent le savoir expérientiel

-          le concept traditionnel et un peu plus étroit de la sociologie du travail, celui d’habileté professionnelle

-          ou le concept plus contemporain et plus restreint de compétence défini par Demailly et Monjardet comme un « savoir-faire empirique et opératoire ».

Je n’ai pas évoqué dans cette liste le concept fondamental pour mon objet, celui de savoir-faire, utilisé par la quasi totalité des scientifiques. J’ai emprunté ce concept au début de ma recherche, mais il m’a vite semblé contraire à la logique du savoir observé. En effet, le concept de savoir-faire est construit sur une distinction entre savoir et savoir-faire c’est-à-dire entre théorie et pratique, conception et exécution, formel et informel, sur ce que François Jullien appelle le pli de notre pensée occidentale. Cette conception est en totale contradiction avec ce que j’observais du savoir artisan : un savoir global, totalisant, fondé sur la non-division du travail et du savoir. C’est pour cette raison que je n’utilise pas le concept de savoir-faire, mais systématiquement le concept de savoir. Je parle de savoir artisan, de savoir de fabrication, de savoir de la pratique.

Permettons-nous une petite parenthèse de chercheur. Pour défendre ma thèse, j’ai utilisé plusieurs moyens démonstratifs :

-          tout d’abord, moyen déterminant et préalable, l’analyse du savoir mis en œuvre par l’artisan et observé, décrit de façon précise.

-          2e moyen démonstratif : l’analyse du sens de quelques termes très usités par les artisans pour parler de leur savoir : combine, combiner, combinard, astuce, astucieux, bricoler, bricole, bricoleur, bricolage, débrouillard, se débrouiller. Cette analyse a montré que tous ces termes s’inscrivent dans la logique de la métis et que leur sens à l’origine positif s’est dévalorisé au cours des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle, alors que s’imposait la référence à la science et à la modélisation théorique. Roger Cornu indique qu’on assiste à cette époque à une rupture entre pratique et théorie. C’est aussi à cette époque rappelons-le que s’est opérée la rupture entre artisan et artiste.

-          3e moyen plus marginal mais très signifiant, l’analyse de pratiques artisanes hors du travail, avec le cas de la pratique régulière de la chasse qui concernait plus de la moitié des artisans observés, où le savoir déployé est tout à fait du type de la métis (Détienne et Vernant notent d’ailleurs que cette activité est significative de cette intelligence pratique et rusée, comme la pêche ou la navigation en mer, c’est-à-dire la confrontation plus générale à la nature).

Je formule alors l’hypothèse que la pratique de la chasse, comme d’autres activités extra-professionnelles de l’artisan (pêche, bricolage) permet de réinsuffler l’art de la mètis dans le travail professionnel quotidien.

Abordons cette fois le 2e point de la thématique de la ruse.

2/ La problématique de l’efficacité de la métis

Ma recherche essaie de valider l’hypothèse selon laquelle la mètis est d’une grande efficacité, efficacité technique et économique, je l’ai déjà soulignée, mais aussi efficacité sociale, éthique et symbolique. Je parle ainsi d’une efficacité sociale au sens large de la métis. Cette efficacité sociale contribuerait à produire l’intérêt du travail, la satisfaction, la passion. L’efficacité sociale au sens strict concerne l’acquisition d’un statut social, le statut d’indépendant, de petit entrepreneur, l’acquisition d’un savoir, un savoir professionnel, lié à la figure du  fabriquant, et l’appropriation importante de ce savoir par l’artisan lui-même (c’est la dimension créative de la mètis). Cette promotion sociale est souvent obtenue en dehors de la réussite scolaire, présentée comme le seul moyen d’ascension sociale. Il s’agit là aussi d’une logique de la ruse, du détour.

L’efficacité éthique de la métis renvoie à un ensemble de valeurs qui sont mise en scène par ce type de savoir :

-          l’expression de soi, par la création ;

-          l’autonomie, valeur centrale dans l’univers du travail ;

-          la débrouillardise, l’habileté, l’astuce, la ruse, mais aussi l’action, la proximité aux objets, aux matières, la culture du pratique, de l’utile, la culture du corps, toutes ces valeurs portées par la culture populaire, autant rurale qu’ouvrière ;

-          autres valeurs portés par ce type de savoir : l’investissement dans le métier ;

-          la proximité à la nature ;

-          la participation au fonctionnement et au développement de la société, par une activité économique, par la fabrication d’objets utiles, par le progrès technique.

L’efficacité symbolique de la métis fait notamment référence à la création, à la transformation de soi, de la matière, de la nature, au détournement du temps. Je reviendrai sur ces éléments importants. Examinons maintenant le 3e point de notre propos sur la ruse, point que je vais plus approfondir.

3/ Le déploiement de la ruse. Ma vision du travail artisan est centrée sur le paradigme de la ruse. J’évoquerai trois éléments révélateurs de cette logique de la ruse : le biais, le kaïros, et le détournement du temps.

Qu’est-ce que le biais ?

Noël Denoyel, enseignant en sciences de l’éducation à Tours, ancien mécanicien, a travaillé sur la pratique des artisans. Il a intitulé son premier ouvrage « le biais du gars ». Il insiste sur cette dimension de la métis qui est la logique du biais, du détour, ce que d’autres auteurs appellent la pensée oblique. Pensée qui part du principe que le chemin le plus efficace pour atteindre un objectif est la ligne oblique, et non la ligne droite. Il faut aller en biaisant, par des détours, des chemins de traverses. Détienne et Vernant font référence dans la littérature grecque à la figure et la démarche du crabe. J’ai pour ma part développé l’idée de la puissance du contournement, du détournement, dans la situation fréquente où l’on doit faire face à un adversaire plus puissant, ce qui est souvent le cas de l’artisan face à la matière rebelle, à un outillage insuffisant, à des difficultés corporelles, ou plus généralement face à la résolution d’un problème difficile de fabrication. Je reviendrai sur cette idée dans la relation que l’artisan développe avec le temps.

2e élément important du déploiement de la ruse : le kaïros.

Le kaïros est un aspect fondamental de la mètis : il s’agit de saisir l’occasion, l’instant propice, le moment opportun. Nous sommes dans le registre de la temporalité. La puissance de la mètis repose en effet sur l’art de maîtriser le temps ou plus exactement de jouer avec le temps. Je parle plus précisément de détournement du temps.

Il est intéressant d’examiner la logique temporelle du kaïros. Deux auteurs ont particulièrement analysé ce processus : Certeau et Jullien. Ils en donnent deux versions différentes. Certeau met l’accent sur le savoir mobilisé dans ce processus, un savoir qu’il qualifie de « mémoire », tandis que Jullien envisage une autre lecture de l’occasion, par le détour de la pensée chinoise, nous conduisant vers une représentation différente du temps. Ces deux auteurs présentent l’occasion comme une pratique déterminante de la mètis adaptée aux contextes instables, où celle-ci fait preuve d’un maximum d’efficacité par rapport à d’autres modes de pensée et d’action. Certeau écrit qu’elle est un des éléments qui « différencient plus nettement la mètis par rapport à d’autres comportements » (Certeau, 1990 : 124). Jullien précise qu’elle permet « d’adapter la règle à l’instabilité des choses », qu’elle est « l’ultime ressource qui nous reste dans un monde privé de la fixité des essences, livré au temps » (Jullien, 1996 : 81-82). Développons le point de vue de Michel de Certeau.

Pouvoir du temps et jeu de mémoire chez Certeau :

Certeau considère que c’est le temps qui permet de l’emporter dans une situation désavantageuse. La ruse du temps est un moyen de vaincre le pouvoir du lieu. Le savoir de la mètis conduit à réaliser ce que Certeau appelle un « tour », permettant à partir de « moins de forces » de produire « plus d’effets ». Ce tour est produit par la combinaison de deux éléments temporels : la mémoire et l’occasion.

Dans la composition de lieu initiale (I), le monde de la mémoire (II) intervient au « bon moment » (III) et produit des modifications de l’espace (IV). L’auteur précise : « La métis mise en effet sur un temps accumulé, qui lui est favorable, contre une composition de lieu, qui lui est défavorable » (ibid. : 125-126). Le temps est bien présenté comme un moyen de pouvoir et de ruse, un détour efficace, une manière de réussir pour les dominés face aux dominants, qui eux s’inscrivent surtout dans une logique de lieu.

Cette puissance est, pour Certeau, produite par l’association de la mémoire et de l’occasion : la mobilisation d’un maximum de savoir associé à l’intervention rapide au moment opportun. L’efficacité de la métis provient ainsi d’un jeu du temps : « le plus de savoir dans le moins de temps » dit l’auteur (ibid. : 126). Le savoir de la métis est, selon l’expression de Certeau, un « art de la mémoire », une mémoire, dit-il « à la pluralité des temps », reliant passé, présent et futur. Cette mémoire accumulée par l’expérience manifeste toute sa capacité et se dévoile au moment propice. Certeau écrit : « l’éclair de cette mémoire brille dans l’occasion » (ibid. : 126).

Examinons la posture particulière de François Jullien. Jullien propose une perception de l’occasion qui nous ouvre la voie à une autre compréhension de la maîtrise du temps, à mon avis proche de la pratique des artisans. Sa problématique s’oriente vers une représentation différente de la temporalité.L’élément crucial, d’apparence minime mais conduisant à de fortes conséquences théoriques, c’est la notion d’amorce. L’amorce est le moment de repérage, dans la situation, de l’indice qui conduira à une intervention. Pour Jullien, l’occasion comprend alors deux temps : le moment initial et décisif, celui de l’amorce, et le moment final, simple « conséquence » de l’amorce, celui de l’intervention (l’occasion chez Certeau ou Détienne et Vernant). Ce déplacement du fait déterminant produit une problématique différente de l’occasion, où celle-ci est considérée comme un processus, qui débute avec l’amorce et s’achève avec l’intervention.

Cette perspective apporte les transformations suivantes au modèle de Certeau :

- L’occasion se déroule sur une durée beaucoup plus longue, facilitant sa maîtrise.

- Le moment de l’intervention est alors préparé, il ne relève plus d’une seule « improvisation » plus ou moins maîtrisée.

- L’essentiel des capacités de l’occasion réside dans le moment initial, dans le repérage de l’indice. L’important est de détecter cet indice au plus tôt, afin de mieux contrôler l’opération et d’avoir suffisamment de temps pour préparer l’intervention.

-  La notion d’amorce introduit une utilisation relativement passive du pouvoir du temps où, après avoir détecté l’indice porteur, l’artisan n’a quasiment plus qu’à « laisser jouer le temps », en attendant le moment propice.

Cette modélisation de l’occasion donne toute sa puissance à l’amorce. Jullien écrit : « cet ébranlement infime [...] aura des conséquences infinies [...] Il infléchit déjà le cours des choses [...] et peut déployer de plus en plus loin ses effets » (Jullien, 1996 : 85). Le pouvoir de l’occasion provient principalement de la pratique de la prévision, de l’anticipation. « Le bon stratège, dit Jullien, intervient en amont du processus : il a su repérer les facteurs qui lui étaient favorables [...] et, par là, a pu faire évoluer la situation dans le sens qui lui convenait; quand le potentiel accumulé se révèle complètement en sa faveur, il engage alors résolument le combat et le succès est assuré » (ibid. : 56). Le succès n’est donc que le résultat logique d’un travail fait en amont. Le pouvoir de l’anticipation s’explique par la facilité d’intervention en amont du cours des choses, là où  « la réalité est, selon l’auteur, encore souple et fluide […] largement disponible »  (Jullien, 1996 : 151).

L’idée de prévision est radicalement transformée. Elle n’est plus le produit de projections intellectuelles construites par un jeu « savant », presque « magique », avec les temps et avec le savoir, mais simplement la conséquence du suivi des situations, de l’adaptation au temps des opérations : c’est dit Jullien « en coïncidant avec la logique du déroulement engagé qu’on peut anticiper [...], éclairer ce qui « va venir » en fonction de ce qui « vient d’arriver » » (ibid. : 92). Cette problématique met l’accent sur d’autres types de qualités de l’artisan. Il s’agit moins de savoir intervenir rapidement et de jouer sur les temps, que de savoir détecter un indice infime et de suivre au plus près l’opération. Ce qui devient primordial, c’est la connaissance de la situation et l’aptitude à s’adapter à elle, particulièrement à sa temporalité.

C’est donc moins une question de maîtrise exceptionnelle du temps qu’une question de proximité et de connaissance, où les capacités dépendent des possibilités de l’individu à repousser les limites de l’inconnu et de l’invisible. Nous passons d’une logique de la puissance à une logique de la proximité. Ce qui va tout à fait dans le sens de mes observations du travail artisan.

Un temps plus long et régulé.

Le modèle de l’occasion de Jullien est lié à une autre conception du temps. Nous ne sommes plus dans un temps fugitif, éclair et accidentel qu’il faut savoir saisir pour réussir. Ce temps de Kairos, dit l’auteur, temps de l’action « hasardeux, chaotique, et par conséquent « indomptable » » s’oppose dans la conception grecque au temps de Chronos, temps de la connaissance « régulier, divisable, analysable, et par conséquent maîtrisable ». Nous sommes maintenant dans un temps « qui n’est donc ni « chronique » ni « kaïrique » ». C’est un « temps des processus », un « temps stratégique », défini par Jullien comme « un déroulement avec lequel on cherche à être en continuelle adéquation, et dont on épouse chacun des stades » (ibid. : 90-91), en d’autres termes il s’agit d’un « temps régulé ».

Nous quittons l’aspect précipité du temps de la mètis de Détienne et Vernant, marqué par des expressions comme « saisir » et « surgir », pour trouver un temps plus paisible, mieux maîtrisé, traduit par des expressions comme « laisser jouer le temps », « épouser le cours du temps ». La gestion de ce temps n’est plus empreinte d’une dimension plus ou moins « irrationnelle », relevant d’un ordre surnaturel, celui du démiurge qui doit disent Détienne et Vernant « deviner », « pressentir ». Elle rejoint l’univers de l’ordinaire, à la dimension de l’homme qui doit selon Jullien « suivre la situation », « être en  phase ». Nous passons d’un temps court et précipité à un temps plus long et régulé. Une telle perception nous autorise à comprendre comment l’artisan utilise le pouvoir du temps dans l’occasion.

La lecture du temps chez Détienne-Vernant et chez Certeau semble surtout centrée sur le geste et sur la rapidité d’intervention, délaissant le long processus de construction de ces éléments. Ils restent semble-t-il prisonniers d’un point de vue de non-initié marqué par le « spectacle » du corps et la « magie » de l’occasion ? Ne prenant pas suffisamment de distance vis-à-vis de nos catégories dominantes de pensée ?

3e élément important du déploiement de la ruse : le détournement du temps.

Avec le kaïros, nous avons vu cet art de jouer avec le temps. Cet art se manifeste aussi sous d’autres formes dans l’exercice du travail : c’est la recherche constante du gain de temps, le jeu quotidien avec les temporalités des partenaires de la fabrication (outils, corps, matières).

Je considère que le savoir artisan de fabrication est de manière importante un savoir du temps, c’est-à-dire un savoir qui repose sur un jeu avec la temporalité. Une compétence capitale de l’artisan réside dans sa capacité à utiliser le temps, à le maîtriser, ou plus précisément à le détourner. La ruse réside d’une part dans le fait de recourir au temps dans son affrontement aux situations, d’autre part dans cet usage de la temporalité qui consiste à détourner le temps. Le recours au temps est pour moi comme pour d’autres auteurs un des principes fondamentaux de l’efficacité de la mètis. Le rapport au temps constitue lui un intérêt essentiel du travail. Il participe du pouvoir de l’artisan sur la matière et les objets, et plus symboliquement sur la nature. Je propose ainsi l’hypothèse que le détournement du temps est au cœur de l’intérêt du métier d’artisan.

Je vais insister sur la dimension symbolique du détournement du temps, en évoquant deux aspects primordiaux du savoir artisan : la création technique et la transformation de la matière.

La création technique :

Cette création technique consiste à prendre symboliquement la place du temps, en poursuivant « l’œuvre » du temps de la nature, par la transformation d’un élément naturel en objet socialement valorisé d’usage et de consommation. Je retrouve l’idée de la technique comme substitution du temps, développée par Mircea Eliade. Ce dernier écrit : « par ses techniques, l’homme se substitue peu à peu au Temps, son travail remplace l’œuvre du Temps » (Eliade, 1977 : 7). Mais je préfère parler de détournement, c’est-à-dire d’une substitution partielle et momentanée au temps naturel. Cette distinction définit un autre rapport de l’homme à la nature et au monde, rapport correspondant à la logique de la métis ainsi qu’au discours et aux pratiques des artisans rencontrés (pour eux, l’homme ne domine pas la nature).

La transformation totale de la matière :

Les artisans rencontrés procèdent presque toujours à la transformation totale de la matière : du bois brut à l’objet fini disent-ils. Cette maîtrise de l’ensemble du procès de fabrication peut se lire comme la non-division du processus de transformation de la matière. Cette non-division a une signification symbolique de toute première importance.

En réalisant l’ensemble de l’acte de transformation, l’artisan bénéficie de la totalité du statut de continuateur de « l’œuvre » du temps. Il a ensuite la possibilité de cumuler le capital symbolique relatif à trois entités : la nature, la technique et les objets de consommation. Enfin, et cela est a priori déterminant, il peut réaliser son « œuvre » de socialisation de la nature. Les artisans associent, dans une même entité, l’amélioration de la matière et la réalisation d’un objet, produisant ainsi, non sans fierté, une socialisation du temps de la nature, c’est-à-dire un détournement du temps.

Nous retrouvons Mircea Eliade qui parle à propos du travail de l’artisan d’une capacité magique ou démiurgique. L’artisan est « un connaisseur de secrets, un magicien » dit-il (Eliade, 1977 : 86) magicien qui inscrit d’ailleurs la transmission de son métier dans une logique d’initiation et de tradition occulte.

Le concept de détournement est employé par certains auteurs. Les philosophes québécois Christian Miquel et Guy Ménard précisent qu’ « un outil technique ne sert pas à maîtriser la nature mais plutôt à la détourner de son ordre naturel » (Miquel et Ménard, 1988 : 101). Nous rencontrons à nouveau Détienne et Vernant, mais aussi d’autres auteurs qui ont travaillé sur l’histoire de la pensée, comme Radkowski qui situe ce paradigme du détournement dans l’histoire de l’homme.

Radkowski écrit qu’ « entre la technique primitive, qui revient à composer avec la nature, et l’attitude technique moderne, qui lui impose un nouvel ordre, se déploie tout l’espace d’un jeu avec la nature, impliquant qu’on la déforme minimalement sans pour autant la mutiler » (Radkowski, cité par Miquel et Ménard, 1988 : 102).

Le concept de détournement rejoint la position de subordination de l’homme dans son rapport à la nature et au monde, position inscrite dans la logique de la mètis. C’est  Roger Cornu qui développe cette notion. Pour lui, « la métis apparaît reliée à trois formes de subordination : par rapport à la nature, par rapport aux aléas d’une situation, par rapport au pouvoir » (Cornu, 1988 : 202). Nous pourrions d’ailleurs, sans trop dénaturer les analyses de nos trois principales références concernant la mètis, relier la première forme de subordination aux travaux de Détienne et Vernant, la seconde à ceux de Jullien et la troisième à ceux de Certeau.

Nous touchons alors  la question centrale de la relation de l’homme au monde, c’est-à-dire finalement la question du devenir de l’humanité. Et maintenant, s’il fallait aborder quelques positions générales en guise de conclusion.

L’état actuel de mes recherches m’amène à penser que la création et la ruse sont bien au cœur du savoir artisan, savoir pris dans ses multiples dimensions (corporelle, technique, sociale, éthique et symbolique), savoir reliant les questions de techniques et de connaissances avec les questions d’intérêt et plus généralement de rapport au monde.

J’évoquerai quelques pistes plus générales de réflexion.

1/ La création et la ruse sont intrinsèquement liées au concept de jeu.

Le concept de jeu traverse mes observations et mes analyses du savoir artisan. Je l’ai évoqué à plusieurs reprises dans mon propos. Dans un de mes projets d’intervention pour cette journée, il figurait dans les développements envisagés. Ce concept est pour moi imbriqué dans les deux concepts que j’ai exposé, la création et la ruse. Il est aussi partie prenante du paradigme de la métis. Colas Duflo, qui est intervenu hier, écrit dans Jouer et philosopher que « la pensée ludique est en grande partie faite de cette réflexion rusée » (Duflo, 1997 : 152).

Dans mes travaux, je fais bien évidemment référence à Huizinga. Et je développe plusieurs dimensions du jeu : le jeu avec les objets, le jeu avec l’ensemble des partenaires de la fabrication que sont les outils, le corps et les matières, et de façon plus transversale et symbolique le jeu avec la nature ou avec le temps.

2/ La métis constitue un modèle de pensée et d’action qui déploie une perception de l’homme et de son rapport au monde.

Le savoir de la métis aboutit à un modèle plus général de pensée et d’action qui place la situation au centre, et où l’individu doit s’adapter à elle et utiliser tout son potentiel pour élaborer une solution. Ce modèle de la situation déployé par Jullien se différencie de ce qu’il appelle le modèle du sujet, où c’est l’individu qui occupe le centre, et se réfère à un type de solution préétabli qu’il applique ensuite à la situation. D’un côté la proximité, la souplesse, la ruse avec le réel, l’intervention discrète. De l’autre la distance, la rigueur, la puissance de l’action pour soumettre la réalité. Entre ces deux modèles, il y a une inversion du rapport de l’homme à son environnement, du rapport de l’homme au monde. Passant de la subordination à la domination, de l’homme ordinaire au héros, de la loi de la nature à la loi de Dieu représentation suprême du pouvoir absolu de l’homme moderne.  L’homme s’éloigne alors du réel, avec ses incertitudes, ses mouvements, sa temporalité, ses résistances.

3/ Le modèle de la métis est extensible à d’autres métiers.

L’idée d’un savoir empreint de métis touche plus largement tous les métiers nécessitant une analyse de la pratique, une prise en compte des situations, et devant faire face à un nombre important d’aléas. Le critère qui semble déterminant pour engager ce type de savoir c’est l’obligation pour l’individu de construire ses propres solutions à partir des situations, surtout en l’absence de modèles pertinents. La place du corps dans le travail n’étant qu’un des éléments qui peuvent demander ce genre de connaissance. Les métiers dits intellectuels sont évidemment concernés. Certains auteurs mentionnent nous l’avons vu le champ de la médecine, de la politique ou de la guerre. Nous pensons également au métier de chercheur, qui doit mettre en forme des données instables et construire de nouveaux modèles d’analyse. Le psychanalyste et anthropologue Gérard Mendel note avec justesse que l’intelligence pratique dépasse « les limites auxquelles on tend habituellement à la cantonner, à savoir l’activité physique », pour concerner également le « travail intellectuel-pratique » comme celui du pilote d’avion, mais aussi le « travail intellectuel pur » (Mendel, 1998 : 354).

4/ Je défends une perception totale du travail et du savoir.

Mes observations du savoir artisan mettent en évidence une certaine perception du travail, plus dynamique, plus symbolique, plus totale, permettant de mieux comprendre son rôle majeur dans notre système social. Je défends l’hypothèse selon laquelle le travail est un moyen social privilégié d’appropriation et de mise en scène de nos valeurs et de nos mythes. L’intérêt et la passion du travail résiderait de cette possibilité de mise en scène. Par là, le travail acquiert une fonction sociale et anthropologique essentielle. Cela d’autant plus que le travailleur a une part conséquente d’autonomie, de création, de maîtrise de son œuvre. C’est-à-dire un espace suffisant de pouvoir.

La compréhension de la pratique technique est indissociable d’une perception élargie de la connaissance liant savoir, manière d’être, éthique, projet d’existence et rapport au monde. Ce « savoir total » dont parle Mircea Eliade à propos de l’alchimie, savoir correspondant aux traits de la culture chinoise traditionnelle où dit l’auteur « aucun art, science ou technique n’était intelligible sans leurs présuppositions et implications cosmologiques, éthiques et  « existentielles » » (Eliade, 1977 : 152).

5/ Je m’inscris enfin dans une certaine posture théorique et épistémologique.

Ce travail de recherche m’a amené à affirmer une posture théorique qui repose sur quelques propositions :

- Je perçois l’homme dans sa globalité, son entièreté dirait Michel Maffesoli, son rapport total au monde, intégrant des aspects souvent oubliés comme le corps, les objets, la nature, ou bien l’éthique et la symbolique. Suivant ainsi la posture maussienne autour du paradigme de fait social total, ou les propositions de Bruno Latour.

- Ces différentes dimensions de l’homme interagissent dans la construction des manières de faire, de sentir et de penser, et définissent des logiques socio-symboliques, ces logiques de sens dont parle le sociologue Olivier Schwartz.

- L’individu participe par ses pratiques ordinaires et dans le jeu des interactions sociales à la reconstruction des systèmes généraux de perception et d’organisation du monde. Nous retrouvons la perspective de l’interactionnisme symbolique.

-   Il est pour moi nécessaire de re-lier individu et société, en confrontant le micro et le macrosociologique, en articulant les différentes dimensions du social et en réunissant par exemple une sociologie des pratiques et de l’action à une sociologie des valeurs et des mythes.

-  Il est alors utile de s’engager vers une épistémologie plus souple, plus réaliste et plus globale, qui accepte le bricolage, l’incertain, la part de l’observateur, la contextualité, et l’historicité des paradigmes. Le concept de mètis s’inscrit dans cette posture épistémologique.

- Il est enfin indispensable de procéder à une mise en question systématique de nos catégories de pensée, en empruntant autant que possible des voies de décentration, de décalage, comme peut le faire François Jullien. Là le détour est certainement le meilleur chemin pour accéder à une connaissance plus objective. C’est en tout cas ce qui nous a permis de déconstruire le concept de routine ou celui de savoir-faire, enfermé dans le pli théorie/pratique ou le pli reproduction/création. Je propose à ce titre d’interroger à chaque fois nos modes de pensée fondés sur nos valeurs et nos mythes, qui nous enferme trop souvent dans un ethno-centrisme civilisationnel.

Ce positionnement théorique et épistémologique me paraît fécond pour accroître notre compréhension du réel, notamment de tous ces espaces situés à l’ombre de notre vision habituelle du monde.

Je vous remercie de votre attention.

Dominique Naert

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