Dominique Naert - Nous n'avons pas la capacité de changer le monde, mais celle de changer notre propre vision du monde…/… We can't change the world, but we can change our view of it.
 
oct
20

La transmission par la matière

Ecrit par Dominique

La transmission par la matière.

 

Parce que le contact avec le matériau, la matière, est essentiel à la formation humaine. Il permet à l’apprenti, par l’impossibilité de transgresser les lois qui la régissent, de s’approcher par étapes de la Vérité ; une vérité cachée à tous ceux qui n’ont pas la possibilité de vivre leur adolescence dans un « apprentissage vrai », « les frustrant », notait P. Feller, d’un apprentissage vrai. « Ce dialogue avec la matière », cet échange permet à l’apprenti de prendre conscience de son propre corps et de la complexité de son être : de sa masculinité, de sa féminité, du rôle de chacune des parties de son corps, de son centre de gravité, pour en faire finalement la synthèse dans une unité-universelle, lui permettant de prendre sa véritable dimension physique, psychique et spirituelle, voire cosmique. Gaston Bachelard propose de commencer l’apprentissage par le travail du matériau le plus dur, pour progressivement découvrir les matières les plus molles. Il souligne l’importance du malaxage de la matière molle (pâte à modeler, sable) pour la structuration psychique du jeune enfant : du mou au dur, de l’enfance à  l’adolescence et du dur au mou, de l’adolescence à l’adulte : cette respiration ne doit donc pas être interrompue. De cette méthode dépendra le tempérament de l’homme ainsi formé, de sa «maturité psychologique», notait Bachelard. L’immuable vérité et l’intemporelle beauté qui pénètrent l’homme, en constant contact avec la matière, le matériau, la Terre, l’Univers donc, l’initient aux mystères simples de la Vie ; cette transformation lente de l’adolescent grâce à ce contact lui permet d’accéder à la connaissance ; ou, plus simplement dit, «elle lui remet les pieds sur terre». L’illusion sociale, la virtualité du progrès sont alors balayées d’un revers de main, d’un retour de flamme, d’un éclat, d’une épaufrure, d’une fissure ; d’une fissure à son orgueil, à son quant-à-soi, à sa «tour de Babel», à son égoïsme, à son ego -tout court- ; nous ne sommes plus les «rois du monde», mais nous gagnons en Dignité, valeur particulière dont jouit le véritable homme de métier, parce qu’il a la connaissance plus que la compétence ; la connaissance de quoi ? De la Vérité, de la Réalité, contraire au virtuel et qui le tire vers la Sagesse, même si son tempérament l’inhibe, le bloque dans l’accession à cette sagesse ; connaissance du vrai en lui, connaissance de soi. En tous cas, il sait quand «il est en contact : «Ils ont ce rythme particulier de ceux qui côtoient l’Eternité mais qui ne sont pas des fantômes» ; or combien de nos contemporains sont transparents ! Les hommes de métier ont «la connaissance intime des choses» : «comprenne qui pourra !» semblait rétorquer Feller à nos interrogations. Une intimité partagée avec tous ceux qui «en tâtent», partout sur Terre ; mais aussi avec tous ceux qui en ont «tâté», depuis ‘le début du monde, «de la main», de génération en génération et ce, jusqu’à la fin des temps ; non pas avec un quelconque accent de nostalgie  bloquante, conservatrice, statique qui fouille dans les recoins de l’âme frustrée de l’homme. Elle est fragilisante, attachée voire prisonnière, alors que, tout au contraire, la mémoire restitue l’esprit. Elle est dynamique, la base sur quoi s’édifie le progrès. Nostalgie et mémoire sont opposées, contre nature. Soyons donc sans nostalgie mais bien avec la volonté édifiante de progrès matériel pour permettre à l’ensemble de l’Humanité d’accéder à la Dignité. Toute autre issue n’est qu’illusion et virtualité de progrès. Des civilisations plurimillénaires et qui avaient atteint un niveau de progrès impressionnant en sont la preuve historique. Bachelard explique en préambule : «La psychanalyse, née en milieu bourgeois, néglige bien souvent l’aspect réaliste, l’aspect matérialiste de la volonté humaine. Le travail sur des objets contre la matière ne nous permet pas de nous tromper sur nos propres forces» et ajoute : «Il faut connaître ces forces premières dans les muscles du travail pour mesurer ensuite leur économie dans les œuvres réfléchies».

Le travail de la matière autorise par ailleurs la transmission de valeurs intrinsèques : la patience, le courage, la concentration, la détermination… P. Feller évoque l’idée que l’adulte vit sa vie d’homme en fonction de son adolescence et qu’il aura acquis une véritable autorité en fonction de l’obéissance dont il a fait preuve pendant l’adolescence : une obéissance traduite par le mimétisme dont il doit faire preuve dans son rapport au maître et qui ne nécessite aucun commentaire, mais exige un véritable dialogue où la parole est exclue. Ce rapport mathématique particulier, cet axiome de départ, il le nomme la quadri polarité. Cette quadri polarité est aussi vécue avec le travail de la matière : l’adolescent, en éprouvant la matière (le matériau), pousse les limites de celles-ci au maximum de sa maîtrise ; il repousse graduellement, par seuils, les limites de la matière régie par les lois universelles, en fonction de sa maîtrise technique, de la maîtrise de ses propres gestes, de son propre corps, mais aussi en fonction de son imagination ; en fonction de sa capacité à produire le geste qui traduira ce qu’il a imaginé ; il ne conteste pas l’autorité de la matière, même s’il la défie ; en la défiant, il crée et, créant, il s’enthousiasme : «L’outil donne à l’agression un avenir» (Bachelard). C’est de cet enthousiasme et de ces limites dont a besoin l’adolescent : il n’a pas besoin d’autoritarisme, mais de limites pour se sentir exister dans un espace défini où il aura tous ses repères ; où il aura toute liberté d’agir en fonction de son imaginaire, en fonction de ses rêves : le manque de limites est déclencheur d’angoisse, favorise la fragilité et transforme les rêves en cauchemars. Or les limites sont fixées par la matière, par l’Univers : ce que confirme Bachelard : « le travail met le travailleur au centre d’un univers et non plus au centre d’une société ». Cela est exprimé en d’autres termes par Feller : « L’ouvrier, en employant l’outil pour en faire bon usage, transcende le particularisme de cette utilisation et retrouve l’universalité de sa vocation humaine… » : La quadri polarité mue alors en unité, alors que « cette jeunesse que l’on gave avec les universaux… s’individualise, se coupe du tout de l’homme » (23 12 70) et vit souvent un trouble de la personnalité qui sera difficilement résorbable…

G. Bachelard et P. Feller apportent un élément essentiel à l’édification de l’individu, favorisée par le travail de la matière et le maniement de l’outil : l’imaginaire, la rêverie, la symbolisation… « Restituer l’outil à la rêverie ouvrière de nos contemporains, tel fut, très tôt, notre propos ». (P. F., 15 04 78). Il ajoute encore : « De grâce, de même qu’à la maternelle on respecte les enfants, pour les adolescents, convenons un préapprentissage où on leur accordera un peu la paix en se laissant se meubler le cœur d’images pouvant, à longueur de vie, alimenter leur rêverie active ». Or, comme le souligne le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron : « en fait, les performances scolaires d’un enfant ne sont pas seulement fonction de son intelligence et de l’aide que lui apporte son milieu familial, ne serait-ce que par imprégnation. Elles dépendent aussi de sa capacité à se donner des représentations personnelles, intégrées à sa personnalité, de ce que l’école vise à lui transmettre (…) A l’inverse, il arrive que des enfants issus de milieux particulièrement défavorisés, à la fois sur les plans des capitaux matériel, culturel et relationnel, réussissent brillamment dans leurs études. Quand on connaît de tels enfants, on s’aperçoit toujours que leur milieu familial encourage leur travail psychique de symbolisation ». Ce que Bachelard synthétise : « On ne veut bien que ce qu’on imagine richement ». La volonté, la motivation sont proportionnelles à l’imagination, aux rêves diurnes qui nous permettent de nous projeter dans la peau d’un héros, en fait d’un bâtisseur de bonheur ; pour lui, le travail de la matière dynamise l’imagination : « en éprouvant dans le travail d’une matière cette curieuse condensation des images et des forces, nous vivrons la synthèse de l’imagination et de la volonté ». Car c’est bien là la mission de l’éducation : faire des hommes et des femmes de caractère, capables d’imagination à la fois fertile et positive, faiseurs de progrès. Feller le souligne ainsi : « L’outil est vif, vigoureux, franc…Il fait non seulement ce que veut l’homme, mais il fait ce qu’il veut devenir : homme. », ce que confirme Bachelard : « L’homme se situe plutôt comme devenir que comme être. Il connaît une promotion d’être ». Il évoque aussi le temps nécessaire au travail de la matière, en fonction de sa dureté et de la complexité de sa structure et il met en exergue le rapport dureté-durée qui se substitue au rapport espace-temps : l’apprenti apprend la patience, intègre la notion du temps nécessaire à la bonne exécution d’une œuvre en fonction de la matière travaillée, de sa dureté et de sa complexité (sens et contresens des fibres, des strates, de la structure moléculaire,…). Une notion de durée obsolète, absente du monde virtuel et qui fait partie de la nécessité structurelle de l’homme. Perdre cette notion, c’est perdre une part de la structure édificatrice de l’homme libre. C’est une des notions essentielles que l’adolescent vivra de l’intérieur en se concentrant sur son ouvrage, en mobilisant tout son être. L’individu qui transforme la matière première se transforme lui-même ; les lois cosmiques qu’elle possède sont instantanément respectées par celui qui tient l’outil en main ou qui pétrit la pâte, sous peine de « rater l’ouvrage » confié. Or le temps ainsi dépensé, qui coule lentement puis, progressivement, plus vite grâce à l’expertise, à la maîtrise acquise, concourt à l’élaboration du Monde, au progrès, à son propre progrès : son propre progrès participe au progrès de l’humanité. Ainsi le rapport dureté-durée permet d’accéder à la notion espace-temps connecté à la planète et non pas falsifié par une technologie déshumanisée ; ce qui ne veut pas dire que la technologie soit à proscrire, mais bien que l’homme doit maîtriser afin de ne pas la subir, ce qu’il fera en reprenant conscience de sa condition humaine, de citoyen de la Terre.

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